Alex De Taeye

Le compositeur

 

Alex De Taeye est un compositeur précoce et fécond qui nous a laissé un catalogue multiple - quelques deux cents oeuvres répertoriées - pour grand orchestre symphonique, harmonie et fanfare, musique de chambre, musique instrumentale et vocale, choeurs, musique de scène et de ballet, musique religieuse et un drame lyrique Yannick.

Devenu directeur des éditions Cranz - Bruxelles, De Taeye reçoit et publie bon nombre de ses confrères.

Sociétaire de la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique - Paris) de 1920 jusqu'en 1948, il est ardent défenseur du droit d'auteur.

L'éclestisme de son écriture a intéressé, très vite, les grandes maisons d'édition françaises et belges de l'époque : Choudens, Salabert, Krier, Lemoine, Senart, Cranz, Buyst, Polfliet, etc.

Dès 1923, Alex De Taeye publie ses premières oeuvres pour orchestre : Les esquisses symphoniques et un diptyque Paysages wallons - Paysages flamands, suivies, en 1924, d'un triptyque dramatique, les croix de bois, inspiré par le célèbre récit de guerre de Roland Dorgelès.

L'oeuvre a été transcite pour grand orchestre d'harmonie - voir CD en première page.

Il y dépeint la guerre des tranchées, 1914-1918, en une grosse fresque dramatique qui lui vaut le prix Emile Agniez, remis par Sa Majesté le Roi Albert 1er en 1927. L'oeuvre a été transcrite pour grand orchestre d'harmonie.

Son drame lyrique Yannick, en deux tableaux, fut créé sur les scènes de l'Opéra royal de Gand et de l'Opéra royal de Liège en 1934. Yannick est un drame lyrique sur un livret poème de F. Beissier, drame d'atmosphère angoissante, de climat rude et de lyrisme rendu par une riche orchestration. L'action se déroule sur la côte isolée du Finistère. La base du Prélude, pour orchestre seul, est un chant populaire intense qui traduit la sombre activité des naufrageurs sur la côte bretonne, qui pillent les épaves quand ils ont fait échouer les barques par des nuits de tempête. Par contraste, l'Interlude est un chant d'amour ; la tempête s'est apaisée et la jeune Yannick s'éprend d'un étranger blessé qu'elle a recueilli sur la grève.

Mais le langage harmonique d'Alex De Taeye prendra toute sa plénitude dans sa Fantaisie rhapsodique (1937) et ses Deux mouvements symphoniques (1941).

 

 

 

 

 

Paul Uly, compositeur :

 

"Lorsque se présenta l'éventualité d'enregistrer un disque CD consacré à Alex De Taeye, André Vandernoot, que j'avais l'honneur d'assister, commença par pincer le nez, remonta ses lunettes, redressa la mèche rebelle et m'avoua ne pas bien connaître ce compositeur. Il me quitta, les épaules basses, muni de quelques partitions.

Quelques jours plus tard, c'est un Vandernoot à l'oeil pétillant qui me revenait et qui réclamait instamment une date d'enregistrement proche : il avait découvert une musique claire, orchestrée magistralement, construite solidement sur des bases post-romantiques. Certes, il ne s'agit pas d'une oeuvre révolutionnaire mais, avec le temps, importe-t-il d'avoir été en pointe ? N'est-ce-pas plutôt la vérité d'un message bien dit qui importe ? C'est ainsi que l'orchestre symphonique de la RTBF enregistra, sous la direction du maître Vandernoot, ces Esquisses symphoniques qui nous portent, depuis un thème élégiaque, vers un climat passionné, puis vers une atmosphère de profonde nostalgie, enfin vers un final vibrant.

Viennent ensuite la suite Les croix de bois, oeuvre inspirée par l'horreur de la guerre 1914 - 1918. Alex De Taeye avait seize ans au début de ce premier conflit mondial qui a marqué dramatiquement à vie tous ceux qui l'ont vécu. Veille, La bataille et Dans la morne paix du soir tombant en témoignent.

Le CD permet d'apprécier le talent de chambriste du compositeur, en écoutant le Trio à clavier en ut mineur qui affirme plus que jamais la filiation franckiste et la veine mélodique d'Alex De Taeye.

Enfin, puisque le minutage d'un CD le permettait, on a ajouté un document d'archives intéressant : l'enregistrement par Julien Ghyoros et l'Orchestre Philharmonique de Liège des Mouvements symphoniques : lyrisme et maîtrise de la sonorité pleine de l'orchestre; du bel ouvrage."

 

 

 

A côté de ces grandes oeuvres symphoniques, il est curieux d'épingler le parcours de petites oeuvres instrumentalistes de grande jeunesse telle sa fameuse Humoresque pour violon et piano (écrite à dix-sept ans) qui connut une carrière sans précédent, enregistrée, depuis le disque noir par Alfred Dubois et Carlo Van Neste, reprise en CD, aux Etats-Unis, par Paul Rosenthal et Itzhak Perlman.

Mais la formation d'organiste d'Alex De Taeye devait, tout naturellement, le conduire à l'écriture pianistique. Citons, ici et parmi tant d'autres, sa grand sonate, une Sonatine, plusieurs pièces pour piano dont Caprice romantique (1927) et Scherzo con Brio, dédié à André Dumortier lors de son prix Eugène Ysaye en 1938.

André Dumortier en fait cette analyse : "Le Scherzo con Brio pour piano témoigne d'une grande délicatesse de sensibilité et d'esprit. L'oeuvre s'ouvre sur le ton léger de la badinerie qui annonce le Scherzo d'une virtuosité qui requiert un délié et expressif ainsi que le respect de la finesse harmonique."

Citons encore : Trois pièces pour piano à quatre mains (1947-1943), les préludes Soliture, Près d'un berceau et Sonatille (1950).

En musique de chambre, la pièce maitresse est le Trio à clavier en ut mineur. De nombreux Trios constitués, belge, français et américain, l'ont en répertoire : le Trio à clavier de Belgique l'a gravé en 1990.

Fernand Leclercq, trop tôt disparu, en fait cette analyse remarquable : "Le Trio à clavier en ut mineur date de 1941. Il laisse une foisonnante liberté mélodique au violon et au violoncelle et confère au piano un rôle quasi concertant. L'oeuvre d'une facture classique, s'abreuve à la tradition de l'école belge, celle issue de Franck et Lekeu. Elle se découpe en trois mouvements : un allegro de forme sonate aux éléments thématiques vigoureusement dessinés, un grave, molto sostenuto ed espressivo d'un puissant lyrisme et un allegro giocoso dans le caractère primesautier du rondo."

Alex De Taeye s'intéresse à la mélodie et s'inspire des poètes contemporains tels que Henri Carlton de Wiart, Camille Libotte, Charles Plisnier, André Van Hasselt, Lisa Chastelet, Adolphe Hardy.

Notons, en outre, des pièces pour violoncelle, orgue, flûte, hautbois, clarinette, etc.

Alex De Taeye, comme beaucoup de compositeurs de son époque, écrit, vers les années vingt, un important répertoire pour le cinéma muet. Ces petites fresques, courtes, imagées, adaptées à une pellicule alors muette, serraient de près le déroulement de l'action, sa trame et son intrigue.

Outre l'Orchestre du Conservatoire, il dirige le grand Orchestre symphonique de l'INR et l'Orchestre National de Belgique, il invite des solistes prestigieux : Arthur Degreef, Jacques Thibaut, Maurice Maréchal, Arthur Grumiaux.

Lors de son dernier concert, le 16 février 1952, il conduit l'Orchestre National et accompagne Giulia Bardi, du Metropolitan Opera de New York. Il dirige l'ouverture du Tannhäuser (De Taeye avait une admiration profonde pour Wagner). La grande salle du nouveau théâtre de Mons est archicomble et le succès retentissant.

Il est un homme heureux, il a atteint ses objectifs.

Et pourtant, curieuse prémonition, il a dit à sa fille, le soir même du concert : "Je vais te dicter les premières notes de ma marche funèbre...je sens qu'il va falloir y penser." Le lendemain matin, il est à nouveau à Frameries pour sa répétition dominicale avec sa chère Harmonie et pour un ultime rendez-vous. Il est presque revenu y mourir. La boucle est refermée, il s'éteint le soir même. Nous sommes le 17 février 1952, il a cinquante-trois ans.

Donnons la parole à René Leclercq, échevin de l'instruction publique et principal acteur de sa nomination à Mons en 1931, en outre maître de stage de Jean De Taeye, au barreau de Mons :

"On a dit de Alex De Taeye qu'il avait servi la musique comme compositeur, comme créateur, comme pédagogue, comme organisateur. Cette phrase donne exactement la synthèse de son effort et est illustrée par tous les instants de la vie.

La ville de Mons conservera le souvenir du grand musicien qui lui a donné pendant si longtemps le meilleur de lui-même."

 

 

 

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